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Jáchym Topol : L’Atelier du Diable

Fidèle à ses racines underground, Topol propose dans ses romans un judicieux mélange de langues écrite et parlée. L’aliénation de l’individu est son sujet favori ; le lecteur de son dernier roman L’Atelier du Diable (« Chladnou zemí », Noir sur Blanc 2012, traduction Marianne Carravaggio) est on ne peut mieux servi avec le narrateur de l’histoire, un type sans nom, sans repères et à l’avenir incertain.

Dans la « jeune génération » des auteurs tchèques, Jáchym Topol (1962) compte parmi ceux qui se sont forgé une bonne renomée internationale. Dissident du régime communiste et membre de l’underground pragois, il a été fondateur du magazine culturel Revolver Revue qui fait toujours référence. D’abord poète, il s’est tourné vers la prose, au début des années 1990. Son roman phare La Sœur  (1994, « Sestra ») a été traduit dans un bon nombre de langues et applaudi par la critique.

La mort mise à profit

L’action commence à Theresienstadt et à Prague pour s’achever en Biélorussie dirigée par un sombre dictateur. Theresienstadt est une ex-ville de garnison tchèque où, lors de la 2e guerre mondiale, se situait le tristement célèbre camp de concentration réservé aux Juifs. La Biélorussie a subi deux vagues de génocide : sous Staline et sous Hitler. Quel est le reflet de la mémoire des crimes contre l’humanité sur notre présent ? telle est en somme la question que se pose Topol dans son roman.

Le narrateur anonyme est un enfant de Theresienstadt qu’il essaie de sauver, avec ses amis, contre les autorités qui, après le départ de l’armée, ont décidé de rayer sa quasi-totalité de la carte. Après son échec et l’arrivée des bulldozers sur le site, il accepte l’invitation de deux Biélorusses à les suivre dans leur pays. Il s’y laisse entraîner, bon gré mal gré, dans un projet macabre qui vise à exploiter à des fins touristiques le sujet de la mémoire des crimes du passé, tout en y ajoutant des nouveaux.

On débusque des zones d’ombre dans les têtes de tous ceux dont les proches sont passés par les camps de la mort. Le personnage de Lea venue à Theresienstadt chercher les traces de ses ancêtres est dans ce contexte particulièrement révélateur :

Lea mesure presque deux mètres, elle a des cheveux coupés en brosse, plus courts que les miens, elle titubait dans la canicule, vêtue d’un simple caleçon vert... plus tard, son sourire revenu, elle a raconté qu’elle voulait toucher les fils électriques pour se faire électrocuter et que tout soit fini, pour arrêter la gamberge de son esprit torturé toujours à la recherche de réponses...

Le vide de la vie, le vide de l’âme

Notre héros sans nom ne laisse échapper quasiment aucune émotion. Sa mère, rescapée de guerre et agoraphobe, est morte quand il était jeune garçon. Son père, musicien militaire, est décédé dans des conditions non éclaircies, lors d’une dispute entre père et fils (J’ai été condamné à plusieurs années de prison pour la mort de mon père, mais cela ne vaut la peine d’en parler). En prison, il devient assistant d’un bourreau. De cette expérience-là, il n’en témoigne aussi qu’à demi-mots.

Les rares moments où quelques émotions agitent le narrateur, c’est en présence de jeunes filles, Sarah, la Sudédoise, ou bien Marouchka, la Biélorusse ; ces femmes qu’il désire déterminent en bonne partie son sort mais lui restent inaccessibles.

Quelles sont les méchanismes qui mettent en marche la marchine à broyer des humains ? Impossible à savoir et, par ailleurs, il vaut mieux éviter ce genre de réflexion, car peut-on se fuir soi-même ?