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Karel Poláček, fin observateur de la comédie humaine

Dans ce roman, Poláček produit un mélange explosif d’humours juif et tchèque qui frôle parfois les limites du « politiquement correct » du début du XXIe siècle ; sachant qui était Polacek et comment il est mort, qui oserait le soupçonner d’antisémitisme ?

Ami proche et collègue d’un autre Karel – Čapek –, Poláček (1892, Rychnov nad Kněžnou – 1945, Gleiwitz) a suivi une destinée semblable à celle de son confrère mieux connu en France, célèbre inventeur du mot robot. Fervents défenseurs du régime parlementaire tchécoslovaque qui, dans les années 1930, constituait un îlot de stabilité démocratique en Europe centrale, les deux écrivains n’ont – à la différence d’un bon nombre de membres de l’intelligentsia de l’époque – jamais succombé aux sons des clairons extrémistes, communiste ou fasciste. N’ayant ni l’un ni l’autre survécu à la guerre, ils ont été en quelque sorte dispensés d’apprendre que la démocratie tchécoslovaque ne se relèverait pas pour longtemps du choc de l’occupation : Čapek est mort des suites d’une pneumonie au lendemain des accords de Munich, Poláček a péri dans un camp de concentration nazi, quatre mois avant la libération de Prague...

Ce qui a survécu aux deux hommes, c’est leur œuvre. Čapek et Poláček restent lus et appréciés de toutes les générations de Tchèques. Il n’en est pas de même en dehors des frontières de leur pays : alors que, notamment grâce à ses ouvrages d’anticipation sociale, Čapek a réussi à se forger une renommée mondiale, Poláček, fils d’un commerçant juif de province tchèque, féru d’une peinture de la vie des petites gens de périphérie, jouit lui de l’image d’un auteur du terroir. Cette image est fort injuste : plus d’un demi-siècle après la mort de l’auteur, ses héros sont toujours hauts en couleurs, humains bien avant d’être tchèques, juifs... ou les deux à la fois.

Or, alors que l’œuvre de Capek a été en grande partie traduite en français, la première traduction historique de Karel Poláček vient tout juste de sortir en France. Il s’agit du roman Les Hommes hors-jeu (« Muži v ofsajdu », Éditions Non Lieu).

Les « rires tristes » de Poláček

L’action de ce roman humoristique, paru la première fois en 1931 et presque immédiatement adapté en cinéma, se déroule dans un milieu d’amateurs de football. Le narrateur s’efface derrière ses personnages, habitants d’un faubourg populaire pragois, mettant en relief leurs faiblesses et leurs contradictions permanentes – pas seulement en matière de foot – à travers leurs dialogues d’un genre authentique.

Exemptes de toute stylisation, ces échanges tendent un miroir à la vie sociale des hommes, sans oublier leurs bégaiements ou tics de langage. Ces dialogues ne sont ainsi pas sans rappeler les films de la nouvelle vague tchèque qu’ils ont précédés de quelques trente années. Sur fond d’une histoire somme toute banale, des gags s’enchaînent comme dans une pièce burlesque. En riant, le lecteur pourrait ignorer quelques accents graves qui se trouvent en arrière-plan.

Dans ce roman, Poláček produit un mélange explosif d’humours juif et tchèque qui frôle parfois les limites du « politiquement correct » du début du xxie siècle ; sachant qui était Polacek et comment il est mort, qui oserait le soupçonner d’antisémitisme ?

Le texte cache quelques surprises pour un lecteur contemporain. Par exemple, c’est plusieurs années avant la prise de pouvoir par Hitler en Allemagne que l’auteur, dans le cadre d’une conversation déjantée sur l’état des mœurs à l’ère moderne, menée par les membres d’une famille juive tchèque, a fait dire à l’un des interlocuteurs ces paroles prémonitoires qui font froid dans le dos :

« Le monde s’avance vers une catastrophe. Les Juifs finiront par être exterminés, vous verrez ça. Rien ne vient par hasard. »

En lisant ces phrases, je me suis demandé qui des deux Karel – Čapek ou Poláček – était finalement le plus doué pour l’anticipation sociale... Je m’abstiens de trancher ce faux dilemme, d’autant que ces deux grands auteurs tchèques de la première moitié du xxe siècle préféraient également poser des questions plutôt que donner des réponses toutes faites.